05.12.2008

David Lebon, l'atout jeune de Martine Aubry

http://www.mediapart.fr/journal/france/051208/david-lebon-l-atout-jeune-de-martine-aubry

Stéphane Alliès

 

À l'heure où l'on rencontre David Lebon, il ne sait pas encore quelle sera sa place dans le nouvel organigramme de la direction socialiste. Ce mercredi 3 décembre, les négociations entre Martine Aubry et les autres courants du PS vont bon train et semblent déjà ne pouvoir aboutir que dans les dernières heures du premier conseil national du parti, qui se réunit samedi. Lebon, lui, sait au moins qu'il en sera. 

Trois mois de campagne durant, il a promené sa silhouette fluette et souriante à quelques mètres de la maire de Lille, sans que les journalistes ne fassent attention à lui. Jusqu'à la désormais fameuse commission de récolement des votes, chargée de valider l'ultime scrutin interne aussi serré que contesté, où il fut l'un des trois représentants d'Aubry. À 31 ans, sa présence dans une réunion aussi dramatique, où l'avenir du PS chancelant s'est joué, lui laisse pourtant «un souvenir amusé», sur lequel il ne souhaite pas épiloguer. Elle l'a tout de même mis sur le devant de la scène médiatique, un exercice qui ne l'excite pas plus que ça.

 

 

«S'il faut faire le jeune de service et être un secrétaire national qui passe bien à la télé, je le ferai sans problème, mais je ne sais pas si c'est là que je serai le plus utile au parti», explique celui qui se verrait bien au cabinet de la nouvelle première secrétaire à Solférino. Il y a encore quelques mois, il dit «avoir voulu arrêter avec la vie du parti, pour s'occuper de (s)a vie professionnelle» et se «consacrer à être un bon élu municipal». Finalement, il n'en a pas fini avec les rouages de l'appareil.

 

Bien que tout jeune au regard de la pyramide des âges socialiste, David Lebon est déjà un vieux briscard des arcanes roses. Première adhésion au parti en 1995, lors de la campagne présidentielle «et un débat contre une jeune chiraquienne au lycée, organisé avec l'aimable complicité des profs». Depuis, il a enchaîné toutes les organisations "proches du parti", fréquentant les directions de l'Unef, du MJS et de la mutuelle LMDE. «Je n'ai vraiment milité qu'après avoir eu ma licence d'histoire, vu que j'étais boursier et que je n'avais pas le droit à l'erreur avant», tempère-t-il. Avant de reconnaître: «Tout est allé assez vite ensuite.»

 

·         De Hamon à Aubry

 

Président du syndicat étudiant Unef-Id à Tours à la fin des années 1990, il intègre vite la direction du réseau Nouvelle Gauche, patiemment construit par Benoît Hamon et ses proches depuis 1993. Puis c'est la présidence du Mouvement des jeunes socialistes, entre 2003 et 2005, qui achève de le former.

 

Il a rencontré Martine Aubry pour la première fois par l'intermédiaire de Benoît Hamon, alors son conseiller au ministère du travail. Lebon a ensuite été délégué à l'insertion professionnelle d'une Aubry secrétaire nationale aux affaires sociales. Ensemble, ils ont travaillé sur le projet "Eva", rendu public en 2006. La concrétisation d'une vieille revendication de l'Unef, l'allocation autonomie-jeunesse. Devenu contrat d'entrée dans la vie active, "Eva" aurait pu être l'un des dossiers phares du projet socialiste lors de la dernière présidentielle, avant d'être relégué aux oubliettes de l'histoire programmatique du parti.

 

De cette époque pas si lointaine, il garde un souvenir de respect mutuel: «C'est la dirigeante qui a le plus défendu l'autonomie du MJS à chaque fois qu'elle était menacée, notamment par Jospin. Elle ne nous voyait pas uniquement comme des chauffeurs de salle, mais aussi comme un laboratoire de renouvellement d'idées. Elle n'est pas dans l'instrumentalisation, et nous avons souvent été en accord, des 35h à la politique culturelle, en passant par le mariage homosexuel.» Pour autant, ce n'est que lors de l'été dernier qu'il s'est rapproché d'elle.

 

C'est le député François Lamy qui l'a recontacté. Un "aubryste" dont il est le collaborateur dans l'Essonne et «qui a une relation de confiance et d'amitié avec Martine, car il ne l'a pas oubliée lors de sa traversée du désert». Toujours proche de Hamon, Lebon choisit alors «de franchir le pas». «Je reste toujours attaché à Benoît, mais je pensais qu'il était trop tôt pour aller au bout. Pas du tout en raison de son âge, mais au regard du contexte. Face à la ligne sociale-démocrate dure de Delanoë et celle aventureuse de Ségolène Royal, j'estimais qu'on ne pouvait pas se permettre une candidature de témoignage. Martine était alors, à mon sens, la seule capable de pouvoir réancrer le parti à gauche.»

 

 

·         «Le retour des triplés de la Madeleine»

 

Dans le dispositif de campagne interne, à défaut d'avoir pu convaincre d'un rassemblement «entre Martine et Benoît dès la motion», il va gérer l'animation du réseau Aubry dans les fédérations. «Stratégies de campagne, organisation des débats fédéraux, préparation des argumentaires. C'est mon défaut de formation du MJS: je suis surtout efficace en politique interne», sourit-il.

Il a quitté Hamon avec d'autres figures des jeunes générations socialistes, comme Gwenegan Bui (un autre ancien président du MJS) ou Mathieu Klein (conseiller général de Meurthe-et-Moselle). Et a bien fait attention «de ne pas taper sur les copains, qui s'en sont pourtant donné à cœur joie contre Martine, en disant que c'était eux la gauche ou le renouveau. On a joué profil bas, soucieux de pouvoir se retrouver à la fin».

 

Cette expérience bien particulière du militantisme dans les organisations de jeunesse, il ne la renie pas. Même s'il entend les critiques de "pouponnières à apparatchik". «Julien Dray aime à parler d'école du vice, et il s'y connaît dans le genre! C'est vrai qu'on y apprend la maîtrise d'un appareil, le compromis politique comme le rapport de force. Mais c'est aussi le plus bel outil de formation intellectuelle et idéologique, si on décide d'y travailler et non pas seulement d'en faire un marche-pied électoraliste.»

 

À la fin de son mandat, il a refusé le parachutage traditionnel du président du MJS sortant, qu'il appelle «le fameux "Où est-ce que tu veux aller?"». Il est revenu faire de la politique chez lui. À Chartres. «J'étais sur la liste de la région grand-centre aux européennes de 2004, puis je suis retourné y habiter en 2005.» Chartres, la ville où il s'est installé à l'âge de 9 ans, en provenance des Dom-Tom. Là où il a grandi, dans le quartier populaire de la Madeleine.

 

Fils d'un militaire réunionnais, décédé quand il est au collège, David Lebon a été élevé avec ses frère et sœur jumeaux par sa mère aide-soignante. Quand il évoque son rôle de chef de l'opposition municipale, il ne cache pas sa fierté. «Faire une réunion publique dans mon ancienne école primaire, ça avait du sens pour moi. C'était le retour des triplés de la Madeleine. Mes voisins de l'époque avaient l'air fiers et me disaient: "Ça prouve qu'il y a des choses biens qui peuvent sortir du quartier." Attention, c'est pas du tout le Bronx! Mais c'est une ZUP, où la vie n'est pas facile tous les jours.»

 

·         Les affres de la politique locale

 

À Chartres, trois ans durant, il a appris la dureté et les affres de la politique locale, dans une section en quête de leaders après la perte de la ville. «Il y avait plein de prétendants, et aucun qui ne s'imposait vraiment Les rivalités internes, les erreurs de communication dans la presse, les invalidations électorales sont le nouveau quotidien de l'enfant du pays devenu grand.

 

«On m'a accusé d'être un ambitieux ou un manipulateur, raconte-t-il. J'avais la fédération proche de Royal contre moi. On ne peut pas dire que ça a été facile. Je n'étais pourtant pas alors dans la quête d'un poste à tout prix. La seule fois où j'ai vraiment demandé une place, c'était celle de n°2 aux municipales en 2007. Et je ne l'ai pas eue. On me trouvait trop jeune

 

De cette campagne «où l'on n'a pas su prendre le dessus politiquement», il assume l'accord avec le MoDem dans l'entre-deux tours. «Une logique de front républicain face à un UMP "pas classique", très "droite dure" [Jean-Pierre Gorges]», justifie-t-il. Cette alliance était alors «la seule chance désespérée pour gagner, mais elle ne faisait plaisir à personne», explique-t-il.

Comme sa championne à Lille, il l'assume pleinement, malgré leur refus d'un accord national avec François Bayrou.

 

«On nous cherche des poux là-dessus, mais je suis désolé, il y a des MoDem locaux qui sont de centre-gauche quand Bayrou est encore clairement de centre-droit! À Chartres, leur programme était sans ambiguïté, sur les questions sociales ou écologiques. Et à Lille, ce sont des cathos de gauche qui ont sans cesse été refoulés par les socialistes laïcards du Nord. Dans plein d'endroits, les mecs du MoDem sont des anciens camarades déçus. Il faudra voir si Bayrou en tient compte au niveau national.»

 

Il sera ensuite suppléant aux législatives, «la place du con pour un ambitieux», ironise-t-il. Puis, après l'inéligibilité de la députée Françoise Vallet, il se lance et est «investi dès le premier tour par la section comme candidat à la législative partielle. Il faut dire qu'elle a été renouvelée à 80% par les nouveaux adhérents à 20 euros. Ici au moins, on a su les conserver…»

 

Cette élection partielle, en plein mois de juillet, sera pour lui l'occasion de mener une campagne «offensive à gauche, avec des meetings ayant de la tenue». Son frère jumeau vient l'aider. «On n'a jamais triché, mais c'est vrai que la droite se demandait comment je faisais pour être sur deux marchés de la circonscription en même temps», rigole-t-il. Il échoue de 500 voix, un score pas ridicule vu le marasme local à gauche. Il pense avoir désormais «avoir acquis une légitimité».

 

 

·         «Une machine de guerre électorale»?

 

À Chartres, la section est désormais dirigée par un proche, Mohammed Biyadi. Une réponse à ceux qui raillent le peu de diversité autour de Martine Aubry? S'il s'amuse en rappelant qu'à son arrivée en France, il était «bien plus bronzé qu'aujourd'hui», il rétorque: «Plutôt que de faire exister la diversité à la direction nationale, c'est dans les instances locales que le parti devrait faire un effort Avec moult précautions, il précise son doute face à «une "diversité à la Sarkozy", où les représentants "visibles" se créent des imaginaires populaires».

 

Selon lui, «si le PS s'occupait de promouvoir ceux qui viennent de milieux modestes, de faire entrer à l'Assemblée des gens issus des quartiers populaires, il y aurait forcément des Noirs et des Arabes dedans». Dans les discussions sur la refonte de l'organisation prévue par l'équipe Aubry, il plaide pour une reconnaissance dans les instances locales des militants issus de l'immigration. «Il faut recréer des outils de légitimation locale, afin de transformer nationalement le parti.»

 

Lebon a quelques idées sur cette fameuse rénovation du PS, à laquelle lui et ses amis ont réfléchi «pendant six ans de minorité dans le parti». Il n'en peut plus de «cette usine à gaz, où même si les secrétaires nationaux bossaient, personne n'en rend compte, tant les fédérations sont coupées de Solférino et les militants privés d'influence sur la ligne nationale».

 

Face à cette «déviance "rad-soc"» de la fin de mandat de Hollande, il estime «normal que l'idée d'un parti de supporters puisse séduire aujourd'hui, car c'est finalement là que le militant serait le plus respecté».

 

Regrettant que «chaque courant possède son propre think-tank, [parce que] ça fragmente la réflexion», il aimerait «une décentralisation de la réflexion militante, afin que tous les adhérents qui le veulent soient utiles au parti». Et de souligner que «la démocratie participative est aussi une spécialité de Martine Aubry, à Lille».

 

Lebon voudrait également que l'on s'inspire «de la professionnalisation des permanents fédéraux, comme en Allemagne ou en Espagne». «Ne serait-ce que relayer efficacement les campagnes nationales, c'est un vrai boulot qui éviterait de jeter l'argent par les fenêtres!», considère celui qui s'y connaît en "emplois politiques" (il a aussi été collaborateur à mi-temps du député Patrick Bloche et du sénateur de Paris, David Assouline, de 2004 à avril 2008).

 

Il se dit «exaspéré» par le débat sur une adhésion à 20 euros. Il préfère le système actuel, basé sur la péréquation des revenus. «Dans 3/4 des sections, estime-t-il, les RMIstes et les chômeurs paient beaucoup moins, car ceux qui gagnent bien leur vie payent beaucoup plus

 

Enfin, il compte influer autant qu'il le pourra dans le staff Aubry, afin que «le parti redevienne une machine de guerre électorale, en développant des bonnes pratiques». Et de citer son propre exemple: «Lors de ma campagne à la législative partielle, en plein été, j'étais tout seul dans mon coin, sans aucune aide de Solférino. J'ai activé mes réseaux et me suis débrouillé pour faire venir des figures nationales du parti. À l'avenir, tout candidat devrait pouvoir consulter un expert-comptable ou un conseiller juridique, être aidé pour sa campagne, voire pour sa communication…»

 

Sitôt l'entretien terminé, David Lebon a rebranché son mobile bourré de messages en retournant à Solférino, pour participer à la délicate composition de la nouvelle direction socialiste. Il ne sait pas quel sera son sort, mais il en sera.

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